Le Bal des folles

22 septembre 2019,

Le Bal des folles, Victoria Mas.
Albin Michel – 251 pages

Chaque année, à la mi-carême, se tient, à la Salpêtrière, le très mondain Bal des folles. Le temps d’une soirée, le Tout-Paris s’encanaille sur des airs de valse et de polka en compagnie de femmes déguisées en colombines, gitanes, zouaves et autres mousquetaires. Cette scène joyeuse cache une réalité sordide : ce bal « costumé et dansant » n’est rien d’autre qu’une des dernières expérimentations de Charcot, adepte de l’exposition des fous.
Dans ce livre terrible, puissant, écrit au scalpel, Victoria Mas choisit de suivre le destin de ces femmes victimes d’une société masculine qui leur interdit toute déviance et les emprisonnes. Parmi elles, Geneviève, dévouée corps et âme au service du célèbre neurologue ; Louise, une jeune fille « abusée » par son oncle ; Thérèse une prostituée au grand cœur qui a eu le tort de jeter son souteneur dans la Seine ; Eugénie Cléry enfin qui, parce qu’elle dialogue avec les morts, est envoyée par son propre père croupir entre les murs de ce qu’il faut bien appeler une prison.

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Première lecture de cette rentrée littéraire et quel coup de cœur ! En voyant ce roman sur la table de ma collègue, j’ai su qu’il allait me plaire ! Ce fut une lecture intense qui reste encore dans ma mémoire quelques jours après l’avoir terminée. 

Louise, Eugénie, Geneviève sont trois femmes différentes dont le destin va se croiser au sein de l’hôpital de la Salpêtrière en 1885. Dans ce lieu supposé s’occuper de personnes aliénées, le docteur Charcot, admiré de tous, utilise ses patientes, les internées, pour toutes sortes d’expériences dites médicales. Mais celle qui est sa plus grande et la plus attendue est celle du bal de la mi-carême, où tous les bourgeois parisiens sont invités afin de mieux observer ces femmes qui sortent de la norme. 

« Libres ou enfermées, en fin de compte, les femmes n’étaient en sécurité nulle part. Depuis toujours, elles étaient les premières concernées par des décision qu’on prenait sans leur accord. » 

Le Bal des folles retrace le destin de trois femmes vivant dans le même environnement étouffant, celui de l’hôpital de la Salpêtrière. Ce lieu a une résonance malsaine simplement par son propre nom. Mais cet hôpital n’a pas pour but de véritablement guérir les patientes, pour Charcot, c’est une véritable opportunité afin de réaliser des expériences humaines sur des cas divers. Parmi les trois femmes, Louise, l’une des internées, suite à de nombreuses crises, sert d’objet d’étude au docteur. Quant à Geneviève, en tant qu’infirmière, elle reste fidèle à Charcot et semble aveuglée par ses méthodes. Toutefois, son point de vue est bousculé à l’arrivée d’Eugénie, jeune femme qui a le don de parler avec les morts. Grâce à ces trois portraits de femmes, nous plongeons dans une période historique que je ne connaissais pas et qui m’a grandement perturbée. À cette époque, de nombreuses femmes étaient considérées comme « folles » parce qu’elles étaient simplement différentes, trop expressives, trop sensibles. Les émotions étaient un véritable mal. À travers ce roman, nous pouvons voir les diverses strates de la société avec cette norme à ne surtout pas dépasser.

Malgré les préjugés tenus à leurs égards, Louise, Geneviève et Eugénie sont trois femmes fortes. J’ai beaucoup aimé ces trois personnalités différentes blessées par leur passé. Louise est la plus fragile des trois. Ses crises bien souvent violentes, sont en réalité compréhensibles lorsque l’on  en connaît la raison. Geneviève est d’abord plus distante, puis l’arrivée d’Eugénie va remettre en cause ses croyances. Cette dernière est celle qui m’a fait le plus de peine. Eugénie n’est pas malade, contrairement à d’autres internées, elle a toute sa tête. Son don va à l’encontre de la religion, c’est uniquement pour cette raison qu’elle est perçue comme folle. J’aurais souhaité suivre plus longtemps la vie de ces trois figures féminines.

«  Tant que les hommes auront une queue, tout l’mal sur cette terre continuera d’exister. » 

Dans son roman, Victoria Mas décrit la condition féminine du XIXe siècle, la façon dont les femmes, et encore plus celles qui étaient malades psychologiquement, pouvaient être traitées. Il est aussi question d’une dénonciation des pratiques médicales plus que douteuses présentées sous forme « d’expériences » et bien évidemment d’une critique de la religion. L’auteure relate un fait réel honteux, inconnu ou oublié aujourd’hui. 

Le Bal des folles est une découverte marquante, troublante. Je me suis attachée à Geneviève, Louise et Eugénie. Leur histoire est triste mais Victoria Mas l’éclaire par des notes d’espoir. Je vous conseille grandement ce roman. 

Signé Poète X

18 août 2019,

Signé Poète X, Elizabeth Acevedo.
Nathan – 384 pages

Harlem. Xiomara a 16 ans et un corps qui prend
plus de place que sa voix : bonnet D et hanches chaloupées.
Contre la rumeur, les insultes ou les gestes déplacés,
elle laisse parler ses poings.

Étouffée par les principes de sa mère
(pas de petit ami, pas de sorties, pas de vagues),
elle se révolte en silence. Personne n’est là

pour entendre sa colère et ses désirs.

La seule chose qui l’apaise,
c’est écrire, écrire et encore écrire.

Tout ce qu’elle aimerait dire.
Transformer en poèmes-lames
toutes ses pensées coupantes.

Jusqu’au jour où un club de slam
se crée dans son lycée.

L’occasion pour Xiomara,
enfin, de trouver sa voix. 

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Premier roman de la rentrée littéraire ado, premier coup de cœur. Signé Poète X est une comète écrite en vers avec des sujets bouleversants et des personnages attachants d’une modernité incroyable.

Xiomara n’aime pas parler, elle préfère passer inaperçue, se faire toute petite, sauf que c’est impossible. Le seul moyen pour elle de s’exprimer est de le faire à travers l’écriture et les poèmes, qui eux seuls semblent l’apaiser. Lorsque sa professeure lui demande de rejoindre le club de slam du lycée, Xiomara a l’opportunité de se faire entendre, mais ce n’est pas au goût de tout le monde. Choisir devient alors l’unique solution pour vivre pleinement sa vie.

Américaine d’origine dominicaine, Xiomara fait partie d’une famille religieuse, très croyante notamment sa mère, Mami, qui a des principes religieux qu’elle inculpe à ses enfants, surtout à sa fille. Cette dernière n’a guère le choix, elle doit se plier aux exigences : pas de petit ami, peu d’amis et de sorties, aller à la messe, prier et croire en Dieu. Malheureusement pour elle, Xio a un physique qui plaît et qui attire les regards, à la plus grande déception de sa mère. Xiomara veut surtout vivre son adolescence comme tout le monde, même si cela va à l’encontre des principes de sa mère et de l’Église. Au lycée, elle rencontre Aman, camarade de classe qui va en quelque sorte la libérer de ce despotisme et lui offrir une dose de liberté quotidienne. Aman l’écoute et écoute ses poèmes qui reflètent ce que Xio n’arrive pas à exprimer à voix haute. Xiomara va également découvrir le club de slam de son lycée qui lui ouvre les portes d’un avenir meilleur. 

Xiomara est pleine de colère, d’une colère enfouie en elle et dans les mots qu’elle écrit sur ses cahiers. Sa peine est perceptible, tout comme son cruel manque de libertés. Sa mère, Mami, étouffe ses enfants, en particulier sa fille. La bonté semble être un terme qu’elle ne connaît pas et ses principes font d’elle un véritable tyran. Jumeau, comme l’appelle Xio, est totalement différent de sa jumelle, il est touchant, plus tendre que sa sœur, plus libre aussi, mais il reste noyé par la ferme éducation et autorité maternelles. C’est beaucoup de tristesse et de peine que l’on ressent pour eux, ils n’ont rien de deux adolescents normaux, tout semble être beaucoup plus difficile au sein de leur famille. 

Ce roman est écrit en vers ce qui le rend encore plus troublant et percutant. Les mots résonnent encore plus, et la parole du livre se fait plus forte. Il est certain que si l’auteure avait écrit son livre en prose, le message n’aura pas été diffusé de la même manière, il n’aurait pas eu la même musicalité et le même rythme. Les sujets évoqués sont nombreux : sexualité, homophobie, harcèlement et religion. Mais ils sont tous étouffés par ce personnage de la mère qui n’a pas su donner ou montrer son amour à ses enfants. C’est comme si elle les avait enfermés dans une prison où seule l’éducation qu’elle leur donne permet de survivre. 

Signé Poète X est un roman coup de poing d’une puissance remarquable. Peut-être est-ce sa forme qui le rend ainsi ou les sujets abordés ou les personnages, tous aussi puissants les uns que les autres, à leur manière. Ce roman marquera les esprits, c’est certain. 

Une histoire des loups

14 août 2019,

Une histoire des loups, Emily Fridlund.
Gallmeister – 289 pages

Madeline, adolescente un peu sauvage, observe à travers ses jumelles cette famille qui emménage sur la rive opposée du lac. Un couple et leur enfant dont la vie aisée semble si différente de la sienne. Bientôt, alors que le père travaille au loin, la jeune mère propose à Madeline de s’occuper du garçon, de passer avec lui ses après-midi, puis de partager leurs repas. L’adolescente entre petit à petit dans ce foyer qui la fascine, ne saisissant qu’à moitié ce qui se cache derrière la fragile gaieté de cette mère et la sourde autorité du père. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

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Lire un roman des éditions Gallmeister est à chaque fois un voyage dépaysant. En me plongeant dans Une histoire des loups, je voulais avant tout m’évader dans cette Amérique profonde et découvrir le secret de cette intrigante famille.

Madeline, Linda, est une adolescente solitaire, alors quand elle aperçoit sur l’autre rive du lac une mère avec son fils, elle se met à les observer. Patra, la mère, va lui proposer de garder son fils, Paul. Linda devient la baby-sitter et entre dans cette famille étrange. Quelque chose se trame, c’est certain…

Premier chapitre, nous apprenons que Madeline, notre héroïne, est non seulement la narratrice de l’histoire mais surtout différente des autres adolescents de son âge. Sa différence est la part sauvage, presque animale de sa personnalité qui la pousse à devenir parfaitement solitaire, à vivre en marge de la société. Mais elle lui permet de se rapprocher de Patra et de son fils Paul, les nouveaux voisins. De suite, nous comprenons que quelque chose ne tourne pas rond. Tout est étrange dans le comportement de Patra, dans la relations qu’ils entretiennent elle, Léo et leur fils Paul, mais c’est surtout la raison, ou non-raison, pour laquelle ils ont emménagé dans une maison perdue au fond des bois. Le récit fait par Linda nous permet d’en apprendre plus sur cette famille, tout en semant le trouble et en faisant naître une tension. En effet, le parti pris de relater les faits passés guidant au procès en parallèle avec le présent du-dit procès rend le récit certes lent, mais intense.

« Finalement, je ne mourrai pas, pas maintenant, mais continuerai de vivre vertigineusement, à jamais dans la réalité, à moitié sourd à la réalité, dans la pièce imprégnée du feu que notre volonté inextinguible déclenche. »

Ce n’est pas Madeline qui est dérangeante dans l’histoire, mais le couple formé par Patra et Léo. Surtout ce dernier qui semble avoir des poussées de domination à l’égard de sa femme Patra, son autorité sonne faux. Patra est définitivement soumise, elle est une poupée en porcelaine qui ne trouve un semblant d’éclat qu’en présence de Léo. Elle m’a vraiment fait de la peine. La relation qu’elle entretient avec Léo fonctionne uniquement parce que le petit Paul est là. Lui aussi est étrange, il n’a rien d’un petit garçon, sa maturité a quelque chose d’effrayant. Quant à Madeline ou Linda, elle est certes sauvage, à l’écart d’autrui, avec pour passion les loups, mais j’ai aimé sa solitude et sa sensibilité. 

J’ai été très perturbée par ce roman et encore plus par l’écriture de l’auteure. Elle a réussi à lier la lenteur de son texte avec de longues descriptions à une forte tension créant un véritable suspense quelque peu insoutenable. Nous voulons savoir ce qu’il se passe au sein de cette famille, ce qu’il y a de douteux entre les parents et l’enfant. Divers sujets sont évoqués par l’auteure comme la quête de soi, la nature humaine et la difficulté de trouver sa place dans la société, mais aussi la religion, la science et les choix que nous pouvons faire. 

Je comprends qu’Emily Fridlund ne peut pas mettre tout le monde d’accord avec cet étonnant livre, mais dire que ce roman est simple et ennuyeux serait mentir. Il est d’une richesse incroyable, toute sa singularité réside dans la plume de l’auteure et dans sa surprenante héroïne.

Le Magasin jaune

12 août 2019,

Le Magasin jaune, Marc Trédivic.
Le Livre de Poche – 276 pages

Pigalle, 1929. Une boutique de jouets, fraîchement repeinte couleur mimosa, devient le point de ralliement du quartier. On l’appelle le magasin jaune. Pendant que ses propriétaires, Gustave et Valentine, rivalisent d’inventivité pour donner au lieu de l’éclat, leur fille, qui naît en 1930, va vite devenir la mascotte du quartier. Mais au-dehors, le monde s’obscurcit. Avec la guerre et l’Occupation arrive l’heure des choix. Le magasin jaune, dépositaire de l’innocence et des rêves de l’enfance, sera-t-il un rempart contre la folie meurtrière des hommes ?

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Le Magasin jaune, un titre qui m’a tout de suite interpellée. Plusieurs fois j’ai regardé ce roman qui était alors en grand format, hésitante.. À sa sortie en poche, je n’ai pas pu résister plus longtemps. Il y a des livres qui vont nous plaire et nous bouleverser, on le sait à l’avance, et pour celui-ci, je le savais.

1929, Gustave devient propriétaire d’un magasin rue Germain-Pilon. Ce magasin est jaune, un jaune joyeux, un jaune chaleureux, un magasin qui est un havre de paix. Les jouets sont rois et les enfants en ressortent heureux. Lorsque la guerre éclate, le magasin perd de son éclat mais ce jaune demeure. 

« Dans le magasin jaune, comme dans le cœur des hommes, l’illusion vit ses derniers instants, le réel gagne du terrain et détruit les jeux de construction de l’esprit. »

Avant d’être jaune le magasin était terne et triste. Et puis Gustave est arrivé avec son désir de rendre heureux enfants et parents, d’apporter la joie et les rires au sein des foyers. Marié à Valentine, ils font de ce magasin un véritable paradis pour les jouets et les enfants. Un an après l’ouverture naît leur fille, Germaine, surnommée Quinze. Cette dernière est bien vite vénérée par tous ses camarades. Par la suite, le magasin évolue, certains jouets en remplacent d’autres mais le jaune reste présent, bien encré dans les murs et dans le cœur des habitants. Cependant, la guerre vient obscurcir la tranquillité de la famille de Gustave. L’Occupation survient à son tour et Gustave doit choisir : collaborer ou résister ? Le magasin jaune devient alors, dans l’ombre, un autre lieu, plus sombre, plus dangereux. Mais jamais il ne perd son âme. Ce roman évoque la guerre comme celle-ci n’avait encore jamais été racontée, avec une naïveté enfantine et des métaphores. La guerre n’est pas là pour émouvoir le lecteur, non, c’est l’histoire du magasin jaune qui est émouvante. Le magasin est un personnage à part entière.

Les personnages sont à l’image des jouets, ils changent et évoluent au fil des années, ils s’endurcissent également. Gustave garde son âme d’enfant, des étoiles plein les yeux, des idées à foison, il est la lueur d’espoir des habitants du quartier. Valentine permet à Gustave de garder les pieds sur terre, elle est sa petite main, son ombre. Leur passion des jouets est transmise à leur fille, Quinze, aimée de tous les enfants. Elle est touchante à sa manière, elle est ingénue avec un fort caractère. 

« Dans le magasin jaune, les jouets croient en la victoire. Ils savent que les armées de plomb ne refont pas l’histoire mais la copient. Ils savent que les conquérants d’aujourd’hui seront nécessairement les perdants de demain, qu’aucune dictature ne dure et que les plus grands despotes deviennent tous, après leur ultime défaite, des figurines condamnées pour l’éternité à rejouer sans cesse leur débâcle. Car les enfants font perdre les perdants, indéfiniment. »

Ce roman est d’une beauté rare et délicate. Parler de la guerre n’est pas nouveau, de nombreux romans existent déjà sur le sujet. Mais Marc Trévidic en parle avec originalité et beaucoup de candeur. Les accroches liminaires de certains chapitres nous font retenir notre souffle. Elles permettent d’annoncer les évènements à suivre de façon métaphorique. De fait, le récit devient vite addictif. Les mots ont été sélectionnés avec soin afin de raconter une histoire forte et renversante.

La Magasin jaune est un roman qui vacille entre douceur enfantine et douleur causée par les conséquences de la guerre. J’ai lu ce livre sans pouvoir m’arrêter. Le monde autour était sur pause, les mots ont pris le dessus et les émotions ont explosé en moi. 

Summer

8 août 2019,

Summer, Monica Sabolo.
Le Livre de Poche – 283 pages

Lors d’un pique-nique au bord du lac Léman, Summer Wassner, dix-neuf ans, disparaît. Elle laisse une dernière image : celle d’une jeune fille blonde courant dans les fougères, short en jean, longues jambes nues. Disparue dans le vent, dans les arbres, dans l’eau. Ou ailleurs ?
Vingt-cinq ans ont passé. Son frère cadet Benjamin est submergé par le souvenir. Summer surgit dans ses rêves, spectrale et gracieuse, et réveille les secrets d’une famille figée dans le silence et les apparences. Comment vit-on avec les fantômes ? 

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Quelle meilleure saison que l’été pour lire Summer ? Loin d’être rafraîchissant, ce roman est troublant jusqu’à la dernière page. Entre fiction et polar la ligne est ici très fine.

Vingt-cinq ans ont passé et Benjamin repense toujours à la disparition de sa sœur aînée, Summer, alors qu’elle n’avait que dix-neuf ans. Aujourd’hui Summer hante les pensées de son frère qui cherche encore à comprendre les faits.

Summer est une vraie surprise, je ne m’attendais pas à un récit comme celui-ci. Lisant très rapidement les quatrièmes de couverture, je pensais qu’on suivrait le quotidien de Summer jusqu’au jour du drame, de sa disparition. Quelle erreur de ma part ! C’est en réalité le frère, Benjamin, que nous suivons. Ce dernier vit avec ses souvenirs de l’été où Summer a disparue. Grâce à aux souvenirs, nous plongeons dans le passé et apprenons à connaître une famille parfaite sans fêlures apparentes. Comme dans tous les drames, les secrets vont émerger petit à petit et assombrir le beau tableau qui nous est présenté. Benjamin a été très touché par la disparition de sa sœur au point de sombrer. Entre cauchemars et révélations, nous nous retrouvons dans un lugubre récit. 

« Où sont les êtres que l’on a perdus ? Peut-être vivent-ils dans les limbes, ou à l’intérieur de nous. Ils continuent de se mouvoir à l’intérieur de nos corps, ils inspirent l’air que nous inspirons. » 

Présentée comme une famille parfaite, les apparences sont nombreuses : belle famille aisée et aimée de tous, en somme, la famille idéale. Mais nous en sommes loin. Summer n’était pas cette jeune femme parfaite comme voulait le croire son frère. J’ai trouvé le personnage de Summer fade et guère intéressant. Benjamin, est le cadet, il vivait dans l’ombre de sa sœur à son propre détriment. Il m’a fait beaucoup de peine. Tout au long du récit on sent qu’il tient à se dénigrer par rapport à elle.  Quant aux parents, l’illusion du couple idéal tombe bien vite en éclat.

Ce roman est très bien ficelé. Proche du polar, l’auteure sème des indices au fur et à mesure de l’histoire. Le doute touche les personnages et le lecteur : qui était véritablement Summer ? Comment a-t-elle disparue ? C’est à se demander si la relation entre le frère et la sœur n’était pas malsaine. Il y a, de la part de Summer, un désir de montrer qu’elle est l’aînée, elle mène son monde comme elle l’entend. La seule chose que je peux reprocher à ce roman est le fait que Benjamin se rend malade, détruit sa vie pour Summer. Mais on oublie ce détail tant la fin est grandement surprenante, un vrai coup de maître au point de vouloir relire ce roman. 

J’ai beaucoup aimé ce livre, d’avoir été menée en bateau, d’avoir douté, d’avoir détesté certains personnages. Summer est une étonnante lecture à découvrir. 

La Salle de bal

1er août 2019,

La Salle de bal, Anna Hope.
Folio – 438 pages

Lors de l’hiver 1911, Ella Fay est internée à l’asile de Sharston, dans le Yorkshire, pour avoir brisé une vitre de la filature où elle travaillait depuis l’enfance. Révoltée puis résignée, elle participe chaque vendredi au bal des pensionnaires, unique moment où hommes et femmes sont réunis. Elle y rencontre John, un Irlandais mélancolique. Tous deux dansent, toujours plus fébriles et plus épris. À la tête de l’orchestre, le docteur Fuller observe ses patients valser. Séduit par l’eugénisme et par le projet de loi sur le Contrôle des faibles d’esprit, Fuller a de grands projets pour guérir les malades, dont les conséquences pourraient être désastreuses pour Ella et John.

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J’ai entendu parler de La Salle de bal, de ce texte qui paraît-il était si beau. Avec un titre aussi attirant et une quatrième de couverture aussi tentante, je me suis lancée dans cette lecture avec un empressement, une envie de connaître cette histoire sans en perdre un mot.

Ella Fay, internée dans un asile, prend part chaque vendredi au bal des pensionnaires. Au cours d’une de ces soirées dans cette étonnante salle de l’asile, elle fait la rencontre de John. Ils s’éprennent l’un de l’autre au cours de diverses danses alors que le docteur Fuller, chef d’orchestre, a pour ambition de guérir les malades…

Le roman débute sur une confusion : pourquoi Ella se retrouve-t-elle dans cet asile ? Nous le découvrons au fil des pages en entrant dans l’asile de Sharston, avec une certaine réticence, et avec des pensionnaires, malades et attachants, chacun à leur façon. Chaque vendredi soir, la monotonie laisse place à un moment récréatif durant le bal qui réunit les hommes et les femmes de l’asile, habituellement séparés. Ainsi nous découvrons de nouveaux visages et parmi eux, celui de John. L’histoire naissante entre John et Ella est belle et délicate. Animée par l’attente des vendredis et par des lettres brèves qu’ils s’échangent, ils vivent leur histoire d’amour, enfermés et  privés de libertés. Cependant, derrière cette douce romance se cache la sombre ambition du docteur Fuller, qui veut guérir, c’est-à-dire contrôler, rendre définitivement fous (ou légumes) les patients de l’asile. Ce roman est une fiction qui est néanmoins basée sur des faits, certes modifiés, mais réels. Cette salle de bal est la seule lueur d’espoir de l’asile pour les pensionnaires.

« Qui était-il pour être heureux ? Cet…homme ? Ce n’était même pas un homme. Il n’était guère plus qu’une bête des champs.
Et la fille…cette chose. » 

Divers sont les personnages, j’ai été surprise de m’attacher aussi vite aux deux protagonistes et à leur histoire. Ella est avant tout perdue et est vulnérable dans cet environnement qu’elle ne connaît pas. Je l’ai appréciée pour sa naïveté qui la sauve. Le mélancolique John est aussi touchant. Ensemble, ils sont une évidence. Mais Fuller est là, aussi horrible qu’un être humain se sentant supérieur à un autre peut l’être. Il dupe le lecteur jusqu’au bout avec son souhait de possession humaine.

Anna Hope nous conduit dans un véritable tourbillon d’émotions rythmé par la cadence du bal et des mots. En lisant ce roman, j’ai découvert une incroyable auteure avec le regret de ne pas l’avoir lue plus tôt. Son écriture est sans artifice, à la fois simple et vraie, à l’image des protagonistes.

La Salle de bal est un coup de cœur et j’en suis ravie. J’ai aimé la beauté du texte, l’histoire d’Ella et de John, il y a quelque chose d’hypnotique qui s’en dégage. 

Sonietchka

27 juillet 2019,

Sonietchka, Ludmila Oulitskaïa
Folio – 109 pages

Depuis toujours, Sonia puise son bonheur dans la lecture et la solitude. C’est dans une bibliothèque que, à sa grande surprise, Robert, un peintre plus âgé qu’elle, qui a beaucoup voyagé en Europe et connu dans les camps, la demande en mariage. Avec Robert et, bientôt, leur fille Tania, Sonia n’est plus seule, elle lit moins, mais, malgré les difficultés matérielles de l’après-guerre, elle cultive toujours le même bonheur limpide, très légèrement distant et ironique. Des années plus tard, Tania introduit à la maison son amie polonaise Jasia, fille de déportés, mythomane, fantasque, aussi jolie que Tania est laide, et goûtant, comme elle, aux jeux amoureux. Celle-ci devient la maîtresse de Robert, ne décourageant en rien Sonia dans sa quête du bonheur.

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Découvrir Ludmila Oulitskaïa fut un moyen de me plonger dans la littérature russe contemporaine et mettre de côté les classiques. Je n’ai pas osé me lancer dans les beaux pavés de cette auteure, je me les réserve pour plus tard, Sonietchka fut donc la meilleure lecture par laquelle commencer.

Sonia est, depuis l’enfance, passionnée par la lecture qui lui procure une certaine solitude. Suite à un mariage arrangé, elle va vivre le reste de sa vie aux côtés de Robert avec qui elle va avoir une fille, Tania. Les années passent et le bonheur semble rester le même. Jasia, amie de Tania, va à son tour entrer dans la famille et s’immiscer dans le quotidien paisible. 

Ce court roman est une histoire de vie. Suivre le quotidien de Sonia et de sa famille a été vraiment plaisant et reposant. La vie de Sonia semble être écrite à l’avance, comme dans un livre. Peut-être comme dans un livre un peu simpliste, Sonia semble être hermétique tout au long de sa vie, seule la lecture lui permet de s’évader. Histoire de famille mais aussi d’un adultère gênant. Jasia, jeune fille recueillie par Sonia offre une nouvelle jeunesse à Robert qui vivent leur relation adultère sous le toit et les yeux fermés de Sonia. Il ne s’agit pas de la belle histoire d’une famille russe, c’est la lumière sur la vie d’une femme qui n’aura goûté au bonheur que par intermittence, à travers les livres, loin de trouver la vie qu’elle aurait rêvé. 

« Elle tombait en lecture comme on tombe en syncope, ne reprenant ses esprits qu’à la dernière page du livre. »

Le personnage de Sonia est à la fois aimant et aimé. Elle incarne une gentillesse surprenante ajoutée à une générosité sans limite. Sonia donne tout aux autres sans jamais vraiment recevoir en retour. Toutefois, cela ne l’empêche pas de briller à sa manière, dans ses gestes et dans ses attentes inavouées. Les autres personnages sont plus fades malgré leur présence. Robert donne le sentiment d’avoir raté quelque chose dans sa vie. L’absurdité et la faiblesse de ce personnage se perçoit dans son amourette avec la jeune Jasia. Tania, la fille tant aimée du couple est une grande déception tant aux yeux du lecteur que de ses parents. 

Ludmila Oulitskaïa a peint le quotidien de cette famille russe dans un récit haut en couleurs. A certains moments la monotonie est présente mais n’a rien de dérangeant, elle s’accorde au récit et devient plaisante.

Ma découverte de l’écriture de Ludmila Oulitskaïa est une belle réussite. Ce court roman m’a beaucoup plu. J’espère retrouver cette sérénité dans les autres œuvres de l’auteure qui me tarde de lire.  

Call me by your name

24 juillet 2019,

Call me by your name, André Aciman.
Le Livre de Poche – 319 pages

Pour Elio, c’est l’été de ses dix-sept ans. Ses parents hébergent Oliver, un jeune universitaire, dans leur villa en Italie. Entre les longs repas, les baignades et les après-midi sous la chaleur écrasante, commence une partie de cache-cache avec cet Américain brillant et séduisant.

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Entre le film et le livre, je n’arrivais pas à me décider. J’ai d’abord regardé le film, puis je me suis plongée dans le livre afin en retourner en Italie aux côtés d’Elio et d’Oliver. 

L’été des dix-sept ans d’Elio aurait dû être comme les précédents. Mais comme chaque année, ses parents hébergent un étudiant. Oliver, jeune américain, va complètement bouleversé Elio et tout remettre en question.

Cette histoire est avant tout une invitation au voyage. Nous sommes en Italie, dans une villa paradisiaque en plein été. Le décor, l’ambiance, tout est parfait pour vivre une grande histoire d’amour. Mais c’est aussi l’histoire d’un puissant désir, d’un profond amour entre deux êtres dont la vie va basculer à jamais. Nous passons donc l’été auprès de nos deux protagonistes que nous voyons évoluer au fil des pages. J’ai beaucoup apprécié découvrir la fin de ce roman, totalement différente de celle du film et qui apporte un plus à cette belle histoire.

« Je n’avais encore jamais entendu quelqu’un lancer À plus ! pour dire au revoir. Ce mot, prononcé avec l’indifférence voilée de ceux qui se soucient peu de vous revoir ou d’avoir un jour de vos nouvelles, donnait une impression de désinvolture, de brusquerie et de dédain.
C’est la première chose qui me revient à l’esprit quand je pense à lui, et j’entends encore de À plus ! »

J’ai adoré Elio. Sa solitude, sa passion pour la littérature et la musique, la poésie qui émane de lui, de ses traits. J’ai également adoré Oliver et sa nonchalance. Sa culture et la curiosité qui l’accompagne. Le jeu entre ces deux personnages est délicat et troublant. Leur histoire se tisse avec délicatesse et se poursuit avec nostalgie.

Ce texte est épris de violence et de toute la beauté pouvant s’en dégager. André Aciman rend l’histoire d’Elio et d’Oliver vivante et déchirante. Les émotions sont fortes et diverses, comme elles le sont rarement dans les livres.

Call me by your name est une très belle histoire d’amour écrite avec passion. Une fois le livre fermé, on veut replonger dedans et retourner à cet été brûlant et vivant en Italie.

Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle

18 juillet 2019,

Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle, Rohan O’Grady
Monsieur Toussaint Laventure – 299 pages

C’est les vacances et vous passez l’été sur une île paradisiaque. Vous êtes orphelin et l’héritier d’une très grande fortune. Votre oncle diabolique veut vous tuer pour mettre la main sur l’argent. Vous êtes malin et, grâce à une amie, vous trouvez la solution pour échapper à ses griffes meurtrières : essayer de le tuer en premier …

 

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Difficile de résister face à ce bel objet qu’est ce roman. « L’histoire charmante de deux enfants ordinaires qui conspirent pour commettre un meurtre extraordinaire. » Ce livre ne pouvait être mieux résumé que par cette phrase et ne pouvait pas me donner plus envie de le découvrir. 

Barnaby passe ses vacances d’été sur une île dans l’espoir de fuir son oncle, seul membre de sa famille qui lui reste. Persuadé que ce dernier veut se débarrasser de lui, Barnaby, aidé de Christie, jeune fille qui séjourne aussi sur l’île, va tout faire pour tuer son oncle avant.

Premier roman des éditions Monsieur Toussaint Laventure, Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle apparaît comme une petite comète dans la littérature ado. Barnaby et Christie ont du mal à cohabiter sur cette île très calme et un peu perdue. La vie des habitants va être bousculée et c’est sans compter sur les nombreuses chamailleries des enfants. Néanmoins, ils vont s’accorder sur une chose : tuer l’oncle de Barnaby qui semble en avoir après eux. L’intrigue monte en tension au fil des pages, entre l’assassinat prévu et une chasse au courra qui perturbe à son tour le quotidien de ce beau monde.

Nos deux protagonistes sont attachants. Leurs querelles incessantes alimentent une amitié naissante. On se prend d’affection pour les autres personnages qui sont eux aussi, prêts à tout pour que Christie et Barnady se sentent à leur aise. Seul l’oncle reste un parfait mystère. 

L’auteure nous livre une histoire étonnante et trépignante, racontée avec un humour grinçant et noir des plus plaisants ! 

Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle en surprendra plus d’un. Ce roman, loin de ressembler comme je m’y attendais aux orphelins Baudelaire, est unique en son genre et apporte un vent de fraicheur à la littérature jeunesse. 

Le Roi serpent

12 juin 2019,

Le Roi serpent, Jeff Zentner.
Pocket Jeunesse – 399 pages

Dill ne nourrit aucun espoir quant à sa vie future : après la fin du lycée, il travaillera – c’est sûr – à temps plein dans le supermarché du coin pour subvenir aux besoins des siens. Lydia, sa meilleure amie, s’envolera pour New York et l’oubliera vite.
Il s’interdit de s’imaginer un avenir meilleur, car le sort semble s’acharner sur sa famille, où deuils et scandales se succèdent. Dill chercher même à étouffer la petite étincelle d’espoir allumée par Lydia. Mais, petit à petit, la vie reprend ses droits et le jeune homme se laisse tenter par le rêve d’une vie plus belle, ailleurs.
Son destin sinueux lui prouvera que les nouveaux départs sont possibles et qu’ils sont aussi synonymes de fin. Car, pour muer et enfin se trouver, il faut accepter bien des sacrifices…

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Ce livre est d’abord passé inaperçu. En voyant son titre et sa couverture, j’ai cru qu’il s’agissait  juste d’un nouveau récit dystopique. Je ne pensais pas le livre mais on me l’a mis entre les mains en me disant qu’il était incroyable. Je l’ai lu. 

Dill, Lydia et Travis sont trois adolescents qui tentent de survivre durant leur dernière année de lycée avant de se lancer dans la grande vie. Survivre est bien le mot puisque leur quotidien respectif est un enfer. Ils n’appartiennent pas à la norme des adolescents avec leurs problèmes et se battent chaque jour, ensemble. Une amitié hors du commun dans un récit à couper le souffle.

Il existe de nombreuses, bien trop nombreuses histoires sur l’adolescence, les soucis causés à cet âge-là, mais il n’existait pas de livre sur l’adolescence comme en parle Le Roi serpent. Lydia, fille unique d’une famille aisée, a un blog sur lequel elle publie des articles sur la mode et sur la vie des adolescentes. Son rêve est d’intégrer une des plus grandes universités des États-Unis afin de continuer sur la voie de la mode. Sa vie est donc à l’opposé de celle de ses deux meilleurs amis Travis et Dill. Travis a un père alcoolique qui se moque de sa passion pour la lecture et l’univers fantastique, qui se moque de son physique, et qui pense que l’humilier est certainement la seule chose qu’il mérite. Quant à Dill, sa mère est persuadée que son père, ancien pasteur, est en prison à cause de lui pour avoir télécharger des images pornographiques sur l’ordinateur de son géniteur. Trois vies bien distinctes et pourtant nos trois personnages se sont trouvés afin de surmonter ensemble l’enfer dans lequel ils vivent. 

« Et quitte à vivre, autant accomplir des choses douloureuses, courageuses et belles. »

En dehors de l’aspect descriptif et profond des personnages, les sujets abordés sont assez rare dans la littérature jeunesse, notamment la religion. Cette dernière est très présente dans ce roman mais elle est détournée par une certaine ironie ce qui permet de ne pas tomber dans le catholicisme pur et dur. La mort est aussi évoquée ainsi que le suicide, la dépression, la perte de l’espoir, l’argent et tous les maux que cela entraîne, mais aussi la vie, le bonheur, la famille, l’amitié. 

L’adolescence est ce moment où nous nous posons beaucoup de questions sur nous, notre avenir, nos choix et les conséquences qu’ils peuvent causer. Jeff Zentner a merveilleusement bien montré cela sans jamais tomber dans le pathos. La douleur de nos héros, on la ressent aussi ce qui est vraiment troublant. Ces personnages sont justes et vivants, et ce récit est fort en émotions. C’est une belle histoire sur l’amitié qui nous est livrée ici et certainement sur la vie aussi.

Le Roi serpent est un roman qui fait un bien incroyable. Sa justesse est réelle et perturbante. Dire que j’ai failli passer à côté de cette lecture.